Incapables de compléter eux-mêmes la maigre ration alimentaire fournie par la prison, des détenus atteints du virus du sida prennent difficilement leurs médicaments. Quelques-uns n\’hésitent pas à abandonner totalement leur traitement.

 

Il est à peine 11 h et Elvis N., un détenu vivant avec le virus du sida ne tient plus sur ses jambes. Depuis bientôt 48 heures, cet homme de 24 ans n’a plus mangé et a de la peine à tenir debout. De temps en temps, il s’appuie contre le mur pour ne pas s’écrouler. \ »Tout à l’heure j’étais couché dans la cour, à l’endroit où on coud les sacs. C’est là que je passe la majeure partie de mon temps, surtout quand j’ai faim. Ça me permet d’oublier ma condition et de ne pas réfléchir\ », explique-t-il.

Pourtant, la veille,10 mars, le repas du soir a été servi comme d’habitude dans toutes les cellules de la prison centrale de Douala, y compris la cellule n° 5, où ce séropositif est enregistré. Mais Elvis n’a pas eu sa ration : il n’a pas eu la chance d’occuper les premières places dans la longue file d’attente, lors de la distribution du repas. \ »Il y a des jours où la nourriture finit, alors que les 15 dernières personnes alignées ne sont pas servies\ », affirme-t-il. Environ 130 pensionnaires se partagent la maigre ration dans cette cellule dite de régime.

\"Droits

 

                                                   Maïs et haricots pour tous

Dans ce pénitencier, la ration pénale des personnes vivant avec le virus du sida (Pvvih) est la même que celle des détenus non infectés. A midi, ces séropositifs mangent le \ »corn-tchap\ », un mets constitué de grains de maïs et de haricots cuits séparément et mélangés dans de l’huile rouge. Elvis affirme qu’il a cessé de manger cette nourriture. \ »Je souffre de toux; le médecin m’a déconseillé le corn-tchap parce que l’huile aggrave ma maladie\ », confie-t-il. Le docteur Germain Amougou Ello, médecin de la prison de New-Bell, affirme qu’il n’a donné aucune prescription relative à l’huile et pense qu’il peut s’agir, pour le cas d’Elvis, d’une allergie. Souffrant également de typhoïde, Elvis a la peau couverte de croutes et de plaques causées par la mauvaise hygiène corporelle.

Désormais, le prévenu se contente du riz, servi chaque soir aux détenus sans distinction de leur statut sérologique. L’heure du service varie selon la conjoncture. Une pénurie d’eau, par exemple, peut provoquer vingt deux heures d’attente de la distribution du repas.

 

                                                Antirétroviraux abandonnés

Elvis a abandonné son traitement aux antirétroviraux (ARV) depuis décembre 2011. Il justifie ce libre choix par le fait que le régime des ARV nécessite une alimentation consistante et de qualité. Ce à quoi il n’a pas accès. \ »Avant, je prenais des ARV trois fois par jour du lundi au vendredi\ », se souvient-il. Tout le contraire de Jean M. qui  continue de manger deux fois par jour, et de prendre ses médicaments malgré la mauvaise qualité de la ration pénale. Il prend les Arv six fois par semaine.

Le médecin de la prison reconnait que la mise sous traitement d’un séropositif nécessite aussi une prise en charge nutritionnelle. \ »Il y a trois niveaux de prise en charge des Pvvih sida : médicale, psychologique et nutritionnelle. Pour peu que l’un ne marche pas, on peut rater la thérapie\ », affirme-t-il. Seulement, à l\’en croire, le budget affecté à l\’alimentation des prisonniers est modeste et ne prévoit pas de dotation pour compléter la ration des détenus séropositifs sous traitements. Ces derniers sont donc nourris de la même manière que les détenus en bonne santé.

Souvent, les détenus malades n\’hésitent pas à abandonner leurs traitements. \ »Le traitement aux ARV est très contraignant. Le patient ne doit pas sauter un seul jour sans prendre son médicament, ni faire de décalage horaire, au risque de gâter son traitement. C\’est pour ces raisons qu\’avant sa mise sous ARV, chaque patient est soumis à une éducation thérapeutique effectué par un comité thérapeutique\ », explique le Dr Germain Amougou Ello. \ »C\’est le malade qui décide de l\’heure où il doit prendre son médicament et la prise en charge est individuelle, tout comme l\’est le médicament\ », ajoute le médecin.

Consciente, l\’administration de la prison oriente systématiquement les dons en aliments et en médicaments reçus en prison vers les quartiers des malades. \ »Le malade doit avoir un supplément nutritif et une alimentation équilibrée. Mais on ne peut faire plus\ », regrette le médecin de la prison de New-Bell. Et pourtant, les règles minima de détention des Nations prévoient que \ »tout détenu doit recevoir de l\’administration aux heures usuelles une alimentation de bonne qualité, bien préparée et servie, ayant une valeur nutritive suffisant au maintien de sa santé et de ses forces\ ». Une réalité encore bien éloignée dans les prisons du Cameroun.

Théodore Tchopa (JADE)

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