Cet entrepreneur, dépanneur de pompes à injection, est régulièrement interpellé, gardé à vue, et doit, à chaque fois, payer pour être libéré. Policiers et gendarmes s’arrogent le droit de faire justice en faisant payer les suspects.

 

Un voisin a trouvé le bon mot pour désigner Aboubakar Moumini. \ »C’est un \ » mougou \ » (ndlr : une proie facile), et les policiers et gendarmes l’ont bien compris. Chaque fois qu’ils veulent un peu d’argent, ils lui collent une affaire sur le dos avec l’aide de quelques complices, l’interpellent et lui font payer sa libération\ », explique ce marchand qui préfère garder l’anonymat. Lors de sa dernière arrestation, Aboubakar a refusé de payer pour être relâché. \ »J’ai alors passé quatre jours dans les cellules infectes de la brigade antigang de Bonanjo. J’aurais dû y rester toutes les fêtes de fin d’année si un bon samaritain n’avait pas volé à mon secours. Ce Monsieur est allé voir le commandant, qui a ordonné ma libération. Désormais, je peux déférer libre aux convocations \ », explique Aboubakar.

\"Entête


A l’en croire, un gendarme accompagné d’un partenaire, qu’il n’avait plus revu depuis quatre ans, est venu le quérir dans sa boutique, sans convocation, et l’a emmené à la compagnie de gendarmerie de Bonanjo. En violation flagrante du code de procédure pénale qui n’autorise ce type d’arrestation qu’en cas de délit flagrant et recommande à l’officier de police judiciaire de rappeler au suspect tous ses droits, dont celui de se faire assister par un avocat. \ »Arrivé à Bonanjo, le gendarme m’a entendu sur procès verbal, m’a présenté une plainte et deux chèques que j’avais émis en 2008 au bénéfice d’un partenaire. Il m’a demandé de reconnaître cette dette, d’amorcer le remboursement afin d’être libéré. J’ai refusé de me plier à ce jeu. Il m’a jeté en cellule \ », relate Aboubakar.

Pendant sa détention, il est plusieurs fois approché par l’enquêteur ou par quelqu’un se présentant comme l’avocat du plaignant qui lui remettent le même marché en mains. Ce qu’il refuse en soutenant ne rien devoir au plaignant. Selon Aboubakar, son adversaire lui réclame 1 700 000 Fcfa, l’accusant d’avoir signé des chèques sans provision, quatre ans plus tôt. Au regard de la loi, la prescription pour un chèque daté est de six mois au plus. Une disposition que l’enquêteur refuse de reconnaître malgré l’intervention de l’avocat de l’accusé.

 

Payer sa liberté

Aboubakar, qui est désormais libre, défère à chaque convocation de l’enquêteur qui \ »gère\ » cette affaire. Quelques semaines auparavant, il avait eu moins de chance et avait dû payer 135 000 F Cfa pour être libéré après quatre jours de détention dans une cellule du commissariat du 14e arrondissement de Douala. \ »Ce jour-là, deux policiers qu’accompagnait un taxi sont arrivés dans mon atelier et m’ont demandé de les suivre pour dépanner une pompe de véhicule diesel en panne. Ils m’ont fait monter dans un taxi où se trouvait une autre personne en plus du chauffeur. Les policiers m’ont alors demandé si je connaissais cette personne et si elle ne m’avait jamais apporté une pompe pour dépannage. J’ai répondu que de nombreux clients m’apportent du travail et que je ne suis pas tenu de les connaître tous \ », se souvient Aboubakar Moumini

Au commissariat, il est entendu par une dame et reconnaît avoir reçu du plaignant une pompe à dépanner il y a six mois, mais que celui-ci n’est pas venu la rechercher. Pour l’enquêteur, Aboubakar a volé la pompe et plusieurs autres effets d’une valeur totale de 9 millions. Il est jeté en cellule. Au troisième jour, il fait appel à une de ses connaissances, officier de police, qui après avoir rencontré les responsables de ce lieu de détention, lui apprend que ceux-ci réclament 150 000 F pour le libérer. Le lendemain, au quatrième jour de détention, il leur verse une avance de 135 000 F et est libéré avec la promesse de passer dans de brefs délais payer le reste. \ »J’ai rencontré par la suite un procureur, lui ai expliqué le problème. Il m’a demandé de ne plus remettre les pieds dans ce commissariat et de le saisir au cas où je suis inquiété de nouveau \ », raconte Aboubakar Moumini

 

Une pratique courante

Les tribulations d’Aboubakar Moumini illustrent une pratique courante chez certains gendarmes et policiers camerounais : ils ont transformé leur poste de travail en  tribunal civil où se règlent assez souvent des litiges. \ »C’est vrai que cela ne rentre pas dans nos prérogatives. Mais parfois, nous sommes obligés de rechercher des solutions pour certains litiges, surtout d’abus de confiance ou de dette non remboursée, en contraignant l’autre partie à remplir ses obligations vis-à-vis du plaignant. A la fin, quand l’un ou l’autre est satisfait, il peut nous gratifier d’un peu de sou pour prendre un pot avec les amis. C’est notre manière à nous de rendre justice et éviter que les accusés ne se retrouvent en prison comme c’est souvent le cas quand ils sont déférés chez le procureur \ », justifie sous anonymat un officier de gendarmerie. L’avocat Emmanuel Ashu Agbor dénonce cette  attitude. \ » Policiers et gendarmes n’ont aucun droit de se transformer en agents de recouvrement, quelle que soit la motivation. Ce faisant, ils se rendent coupables d’abus de fonction, doublé de corruption et de concussion \ », accuse-t-il. L’homme de droit conseille aux victimes  de porter plainte.

Théodore Tchopa et Charles Nforgang (JADE)

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